Iatrogénèse ou Quand la médecine nous rend malade
Lundi soir, 19h. Je suis dans ma maison au fond des bois, seule, tremblante, confuse, essoufflée. Je viens de vivre un épisode d’hypoglycémie sévère causé par un médicament qu’un médecin d’urgence m’a prescrit pour une entorse lombaire. L’amitriptyline — une cochonnerie qui m’a aussi donné de l’insomnie, de l’anxiété, des étourdissements et de la constipation. Ah oui, et on me l’a prescrite en même temps que du naproxen (un anti-inflammatoire), alors que ces deux médicaments ne devraient pas être pris ensemble selon la Mayo Clinic.
La veille, j’étais allée à l’urgence avec une entorse lombaire. Après 12 heures d’attente, j’en étais sortie avec des médicaments qui me rendraient encore plus malade.
Bienvenue dans le monde de l’iatrogenèse — quand la médecine elle-même devient source de maladie.
Ivan Illich ne pensait pas si bien dire
En 1975, Ivan Illich — prêtre autrichien, philosophe et sociologue iconoclaste — publiait Némésis médicale : L’expropriation de la santé , un livre qui dénonçait la médicalisation excessive de la société et ses conséquences désastreuses. Réédité l’année suivante sous le titre Limits to Medicine, l’ouvrage s’ouvrait sans détour : ”L’establishment médical est devenu une menace majeure pour la santé.”
Pour certains médecins, ce fut une révélation. Richard Smith, ancien éditeur du *British Medical Journal*, l’a décrit comme “l’expérience la plus proche que j’aie jamais eue d’une expérience religieuse”. Pour d’autres, c’était de l’hérésie pure.
Les trois niveaux d’iatrogenèse selon Illich
Le concept central d’Illich est celui d’iatrogenèse — du grec iatros (médecin) et genesis (origine). Mais contrairement à l’usage médical actuel qui limite le terme aux erreurs médicales, Illich développe une critique beaucoup plus radicale en distinguant trois formes d’iatrogenèse qui forment une “boucle auto-renforcée de rétroaction institutionnelle négative”.
1. L’iatrogenèse clinique
C’est la forme la plus évidente : les dommages directs causés par les traitements médicaux — effets secondaires des médicaments, erreurs de prescription, infections attrapées à l’hôpital, complications chirurgicales, négligence médicale.
Illich documentait méticuleusement ces dommages dans des notes de bas de page exhaustives, citant aussi bien le New England Journal of Medicine que des textes médiévaux allemands. Il décrivait déjà la médecine fondée sur les preuves vingt ans avant que le terme ne soit inventé. Il notait également que 7% des patients subissaient des blessures pendant leur hospitalisation — une statistique que la profession médicale a largement ignorée jusqu’aux années 2000.
Dans les mots d’Illich : les remèdes, les médecins et les hôpitaux deviennent eux-mêmes des “agents pathogènes” ou “agents de maladie”.
2. L’iatrogenèse sociale
La médicalisation de processus normaux de la vie. La naissance devient une procédure médicale. Le vieillissement se transforme en maladie à gérer. La mort doit absolument se dérouler sous supervision médicale — mourir chez soi devient “synonyme de romantisme têtu, de privilège ou de catastrophe”.
Cette iatrogenèse sociale transforme des gens en santé en patients dépendants du système médical. Plus de problèmes sont considérés comme relevant de l’intervention médicale — avec les compagnies pharmaceutiques développant des traitements coûteux pour ce qu’Illich appelait des “non-maladies”. La médecine s’arroge le droit de définir ce que sont la santé et la maladie.
Le système médical renforce une organisation industrielle qui génère elle-même la maladie. C’est le paradoxe ultime : plus nous “investissons” dans la santé, plus nous créons de dépendance et de maladie.
3. L’iatrogenèse culturelle
C’est la forme la plus profonde et, selon Illich, la plus dangereuse : la destruction de notre capacité autonome à faire face à la souffrance, à la maladie et à la mort.
“L’entreprise médicale sape la volonté des gens de souffrir leur réalité,” écrivait Illich. La médecine moderne nous rend incapables d’accepter “la douleur et l’incapacité inévitables et souvent irrémédiables…”. Elle détruit les moyens traditionnels — culturels, communautaires, spirituels — par lesquels les sociétés donnaient un sens à la souffrance.
Une culture saine, selon Illich, est celle qui équipe les gens “des moyens de rendre la douleur tolérable, la maladie ou l’incapacité compréhensible, et l’ombre de la mort significative”.
Mais la médecine industrialisée nous vole cette compétence. Nous ne savons plus distinguer une maladie grave d’une infection bénigne. Nous avons perdu l’art de l’auto-soin. Nous interprétons chaque petit malaise comme un besoin d’intervention médicale. Nous refusons d’accepter qu’il existe une souffrance inévitable, que tous les problèmes n’ont pas de solution technique. Tous les malaises physiques ou les mal-être mentaux doivent être médicalisés.
Le médecin devient prêtre. Les problèmes politiques et sociaux entrent dans le domaine médical. La vie entière devient “sur-médicalisée”. Et quand toute la culture capitule devant “la médecine professionnellement organisée qui fonctionne comme une entreprise morale dominatrice, faisant la publicité de l’expansion industrielle comme une guerre contre toute souffrance”, nous perdons notre autonomie vitale.
50 ans plus tard, les données lui donnent raison
Un demi-siècle après la publication de Némésis médicale, les chiffres confirment de façon écrasante les prédictions d’Illich :
- 5 à 8% des décès mondiaux sont attribuables aux réactions indésirables aux médicaments — environ 142,000 décès par an dans le monde, une augmentation de 51% depuis 1990.
- Aux États-Unis, l’iatrogenèse est la troisième cause de décès après les maladies cardiaques et le cancer. Les estimations varient entre 225,000 et 440,000 morts par an. Un quart de million à près d’un demi-million de personnes tuées chaque année par le système censé les soigner.
- Au Canada, les données sont plus limitées, mais tout aussi alarmantes. Des dizaines de milliers de Canadiens meurent chaque année de complications liées aux traitements médicaux.
Ces chiffres dépassent largement les décès causés par les accidents de voiture, le cancer du sein et le SIDA combinés.
L’iatrogenèse sociale qu’Illich dénonçait a explosé : la polypharmacie empoisonne nos aînés, les délais d’attente aggravent les maladies qu’on prétend vouloir soigner, et une industrie pharmaceutique de plusieurs billions de dollars génère des profits colossaux en créant des malades.
L’iatrogenèse culturelle est peut-être encore plus visible aujourd’hui : nous sommes devenus incapables de faire face à la moindre douleur sans intervention médicale, nous refusons d’accepter le vieillissement comme processus naturel, et la mort est devenue ce tabou absolu qu’il faut combattre à tout prix — même au prix de notre humanité.
Une critique qui dérange toujours
Némésis médicale est largement oublié aujourd’hui — contrairement à 1984 d’Orwell qui n’a jamais cessé d’être réimprimé. Pourquoi ? Parce que la critique d’Illich dérange profondément. Elle remet en question non seulement des pratiques médicales spécifiques, mais la structure même de notre rapport à la santé, à la souffrance et à la mort dans une société industrialisée.
Illich ne rejetait pas tous les bénéfices de la médecine moderne — il reconnaissait que certaines interventions sauvent des vies. Mais il refusait “celles qui impliquent une dépendance et une exploitation injustifiées”. Il argumentait que beaucoup de maladies sur lesquelles les médecins prétendent avoir triomphé étaient déjà en voie de disparition naturellement — grâce à l’amélioration de l’hygiène, du logement et de la nutrition.
Sa conclusion demeure radicale : au-delà d’un certain seuil, la médecine industrialisée devient contre-productive. Elle génère plus de maladies qu’elle n’en guérit. Elle transforme des gens autonomes en patients dépendants. Elle nous vole notre capacité à prendre soin de nous-mêmes.
Cinquante ans plus tard, force est de constater qu’Illich avait raison.
Considérons quelques cas
L’iatrogenèse n’est pas un problème marginal. C’est une épidémie.
La chimiothérapie : tuer pour guérir ?
Prenons la chimiothérapie — souvent présentée comme le traitement standard contre le cancer.
Les données sont troublantes. Une étude britannique a révélé que parmi les patients décédés dans les 30 jours suivant une chimiothérapie, plus d’un sur quatre (27%) est mort des effets du traitement plutôt que du cancer. Et 19% de ceux qui sont décédés n’auraient même pas dû recevoir le traitement.
Pour les traitements curatifs (ceux censés guérir), les taux de mortalité dans les 30 jours varient selon le type de cancer :
- Cancer du sein : 0,3% de décès liés au traitement
- Cancer du poumon : 2,7%
- Leucémie aiguë : entre 5% et 15% selon l’âge et le centre de traitement
Ces pourcentages peuvent sembler petits, mais rappelons qu’on parle de gens qui reçoivent un traitement *pour les guérir*. Et ces chiffres ne comptent que les décès dans les 30 premiers jours — pas ceux qui surviennent plus longtemps mais finissent tout de même par mourir à cause des dommages causés par la chimio.
Pour les patients en phase terminale, c’est encore pire. Des études montrent que, pour certains cancers, la chimiothérapie en fin de vie réduit la qualité de vie sans prolonger la survie. Les patients qui la reçoivent se sentent *moins bien* que ceux qui n’en reçoivent pas, et meurent quand même.
La polypharmacie : l’escalade mortelle
Mais l’iatrogenèse la plus insidieuse touche particulièrement les personnes âgées : la polypharmacie et les cascades médicamenteuses.
La polypharmacie, c’est la prise de cinq médicaments ou plus simultanément. Au Canada, 63% des personnes de plus de 75 ans prennent cinq médicaments ou plus chaque jour. Au Québec, la moyenne est de 8,7 médicaments différents pour les plus de 65 ans. Un quart des aînés canadiens se sont vus prescrire plus de dix classes de médicaments en 2021.
Les cascades médicamenteuses sont un vrai cauchemar : un médicament cause un effet secondaire, qu’on traite avec un deuxième médicament, qui cause un autre effet secondaire, qu’on traite avec un troisième médicament, et ainsi de suite.
Exemple concret tiré d’une étude canadienne : Un patient commence une pilule pour la pression. Ça lui cause de la toux. On lui prescrit un sirop contre la toux avec codéine. Ça le rend léthargique. On diagnostique une pneumonie et on lui donne un antibiotique. Ça cause de la diarrhée, puis du délire. Hospitalisation. Au bout du compte, on ne fait que traiter des symptômes qui sont causés par la prise de médicaments même.
Les conséquences :
- 58% des personnes prenant cinq médicaments ou plus ont des effets indésirables
- Les interactions entre médicaments causent 15 à 20% de tous les effets indésirables
- Chez les plus de 65 ans, 5 à 10% des hospitalisations sont dues aux effets indésirables des médicaments
- Chez les plus de 80 ans, ce chiffre monte à plus de 20%
Et personne ne vous dit tout ça avant de vous prescrire le cinquième, sixième, septième médicament.
L’iatrogenèse québécoise : quand l’attente tue
Le Québec a développé sa propre forme d’iatrogenèse systémique : les délais d’attente qui transforment des problèmes mineurs en catastrophes médicales.
Les chiffres sont clairs. En 2024, l’attente moyenne au Québec entre la référence d’un médecin de famille et le traitement est de 28,9 semaines — plus de sept mois. Pensez-y : sept mois entre le moment où votre médecin dit “vous avez besoin d’un spécialiste” et le moment où vous recevez le traitement.
Ce qui se passe pendant ces sept mois :
Un cancer diagnostiqué progresse. Ce qui aurait pu être traité par chirurgie mineure nécessite maintenant chimiothérapie agressive, radiothérapie, chirurgie majeure.
Un problème orthopédique mineur se détériore. La personne ne peut plus marcher normalement, développe des problèmes secondaires (douleur, perte de mobilité, prise de poids, dépression), et finit par nécessiter une chirurgie majeure plutôt qu’une intervention simple.
Un problème cardiaque s’aggrave en attendant. La personne fait une crise cardiaque et se retrouve à l’urgence — où elle attendra encore, cette fois 4,9 heures en moyenne au Québec.
Le cercle vicieux parfait :
Système surchargé → délais → aggravation des cas → traitements plus lourds nécessaires → plus de ressources consommées → système encore plus surchargé.
Au Québec, environ 10,700 personnes attendent depuis plus d’un an pour une chirurgie. Le gouvernement avait promis de réduire ce nombre à 2,500. Ils ont admis qu’ils n’y arriveront pas et ne peuvent même pas dire quand cet objectif sera atteint.
Pendant ce temps, les gens souffrent. Leur condition se détériore. Et quand ils reçoivent finalement le traitement, il est plus agressif, plus risqué, plus coûteux que ce qui aurait été nécessaire si on les avait traités à temps.
C’est de l’iatrogenèse systémique.
Mais pourquoi ce système dysfonctionnel persiste-t-il ? Pourquoi les gouvernements ne réforment-ils pas en profondeur ? La réponse se trouve en suivant l’argent.
Qui en profite ?
Si la médecine moderne cause tant de dommages, pourquoi continue-t-on ? La réponse est simple : parce que quelqu’un fait des profits colossaux.
L’industrie pharmaceutique : des milliards en jeu
En 2023, l’industrie pharmaceutique mondiale valait 1 480 milliard de dollars. Aux États-Unis seulement, le marché génère plus de 450 milliards de dollars par an.
Mais où va cet argent ?
Une étude de 2022 révèle que les compagnies pharmaceutiques dépensent plus en marketing qu’en recherche. Pour chaque dollar investi dans la recherche et développement d’un nouveau médicament, elles dépensent 19 dollars en publicité.
L’industrie pharmaceutique a dépensé 27 milliards de dollars en marketing en 2012 :
- 24 milliards pour influencer les médecins (repas gratuits, conférences payées, voyages)
- 3 milliards en publicité directe aux consommateurs
Et ça fonctionne. Une étude a démontré qu’un simple repas gratuit suffit à influencer un médecin pour qu’il prescrive les médicaments d’une compagnie.
Les profits dépassent la recherche : Un rapport du Maryland a révélé que les 10 plus grandes compagnies pharmaceutiques ont collectivement dépensé 9 milliards de dollars de PLUS en rachats d’actions, dividendes aux actionnaires et salaires de dirigeants qu’en recherche et développement.
Les médicaments qui ne fonctionnent pas mieux qu’un placebo
Parlons des antidépresseurs — l’un des types de médicaments les plus prescrits au monde.
Aux États-Unis, près de 13% de la population prend des antidépresseurs. C’est une personne sur huit.
Mais fonctionnent-ils vraiment ?
Une analyse de 242 études incluant plus de 73,000 participants a révélé quelque chose de troublant : la différence entre les antidépresseurs et un placebo (pilule de sucre) est de moins de 2 points sur une échelle de dépression de 52 points.
C’est tellement petit que ça n’a aucune signification clinique. En d’autres termes : pour 85% des gens, les antidépresseurs ne fonctionnent pas mieux qu’une pilule de sucre.
Seuls 15% des patients bénéficient réellement des antidépresseurs au-delà de l’effet placebo.
Mais l’industrie en tire des milliards. Les deux antidépresseurs les plus vendus (Prozac et Zoloft) ont rapporté plus de 10 milliards de dollars par an à leurs fabricants.
Les maladies orphelines : abandonnées ou exploitées ?
Les “maladies orphelines” sont des maladies rares qui affectent peu de gens — moins de 200,000 personnes aux États-Unis. Historiquement, les compagnies pharmaceutiques les ignoraient parce qu’il n’y avait “pas assez de clients” pour faire des profits.
En 1983, le gouvernement américain a créé l’”Orphan Drug Act” pour encourager le développement de traitements pour ces maladies négligées. L’idée était noble : offrir des incitatifs (crédits d’impôt, exclusivité de marché) pour que les compagnies développent ces médicaments même s’ils ne seraient pas très profitables.
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Ce qui s’est passé ?
Les compagnies pharmaceutiques ont découvert qu’elles pouvaient charger des prix astronomiques pour ces médicaments “orphelins”. Le coût annuel moyen d’un médicament orphelin : 32,000 dollars par patient.
Certains médicaments orphelins rapportent maintenant des MILLIARDS en profits annuels. Humira, un médicament qui traite l’arthrite (entre autres), coûte plus de 69,000 dollars par an par patient et a rapporté des milliards à son fabricant.
Pendant ce temps, plus de 6,500 maladies rares n’ont toujours AUCUN traitement approuvé. Moins de 5% des maladies génétiques rares ont un traitement disponible.
Les compagnies pharmaceutiques choisissent de développer les médicaments orphelins qui peuvent être vendus cher à des populations captives, et ignorent complètement celles qui ne rapporteraient pas assez.
Créer des malades : l’abaissement des seuils diagnostiques
Une des stratégies les plus pernicieuses de l’industrie pharmaceutique est ce qu’on appelle le “disease mongering” — fabriquer des malades en élargissant les définitions des maladies.
L’hypertension (haute pression) :
En 2017, les lignes directrices américaines ont abaissé le seuil de l’hypertension de 140/90 à 130/80. Du jour au lendemain, des millions d’Américains qui étaient “normaux” la veille sont devenus “malades” et ont eu besoin de médicaments.
Cette seule modification a créé 31 millions de nouveaux “patients hypertendus” aux États-Unis.
Le cholestérol :
Il y a 20 ans, personne ne s’inquiétait vraiment du cholestérol. Aujourd’hui, grâce aux efforts de l’industrie pharmaceutique, le cholestérol élevé est considéré comme un problème de santé majeur nécessitant un traitement médicamenteux.
Les deux médicaments contre le cholestérol les plus vendus (Lipitor et Zocor) ont généré plus de 10 milliards de dollars par an. Lipitor a rapporté 131 milliards de dollars cumulatifs à Pfizer.
Le TDAH (hyperactivité) chez les enfants :
Phénomène autrefois complètement inconnu, le nombre de diagnostics de TDAH a explosé. Aux États-Unis, les prescriptions de médicaments stimulants pour le TDAH ont augmenté de façon constante depuis trois décennies.
Ces médicaments ont des effets secondaires cardiovasculaires sérieux : ils augmentent la pression artérielle et le risque d’arythmies cardiaques. Une étude a montré que les enfants avec TDAH sous médication ont un risque 2,3 fois plus élevé de problèmes cardiovasculaires.
Le modèle est toujours le même :
1. Abaisser les seuils diagnostiques ou élargir les définitions de maladies
2. Créer des millions de nouveaux “patients”
3. Prescrire des médicaments à ces nouveaux patients
4. Empocher des milliards
Les amendes : le coût de faire des affaires
Entre 1991 et 2015, les compagnies pharmaceutiques ont payé 35,7 milliards de dollars en amendes et règlements pour pratiques illégales — marketing trompeur, promotion d’usages non approuvés, dissimulation de données de sécurité.
Exemple : GlaxoSmithKline a payé 3 milliards de dollars pour avoir illégalement promu son antidépresseur Paxil comme traitement pour les enfants, alors que la FDA ne l’avait jamais approuvé pour cet usage.
Le problème ? Ces amendes ne sont qu’une fraction des profits réalisés grâce aux pratiques illégales. C’est juste “le coût de faire des affaires”.
Les femmes : premières victimes
L’iatrogenèse a un genre. Les femmes en sont les premières victimes.
Médicalisation des processus naturels : La ménopause, l’accouchement, les cycles menstruels — des processus normaux transformés en conditions médicales nécessitant surveillance et traitement.
Recherche biaisée : Pendant des décennies, la recherche médicale s’est concentrée sur les hommes. Les dosages, les effets secondaires, les interactions — tout a été étudié principalement chez des hommes. Les femmes reçoivent des traitements qui n’ont pas été testés adéquatement pour elles.
Crédibilité différentielle : Quand les femmes rapportent des effets secondaires ou de la douleur, elles sont moins crues que les hommes. On leur dit que c’est “dans leur tête”, qu’elles “exagèrent”, qu’elles sont “anxieuses”. Les effets secondaires réels sont minimisés ou ignorés.
Polypharmacie genrée : Les femmes âgées sont particulièrement touchées par la polypharmacie. Elles vivent plus longtemps, accumulent plus de conditions chroniques, consultent plus souvent — et se retrouvent avec des listes de médicaments interminables qui interagissent dangereusement entre eux.
Reprendre son autonomie
Alors, que faire face à cette médicalisation toxique ?
Privilégier la prévention
Avant tout, l’approche préventive reste la plus efficace : lavage régulier des mains, alimentation saine, un peu d’exercice quotidien, air frais, et réduction du stress dans les limites du possible. Ces gestes simples préviennent plus de maladies que n’importe quel médicament.
Questionner systématiquement
Chaque fois qu’on vous prescrit un nouveau médicament, demandez : Quels sont les bénéfices réels et mesurables ? Les effets secondaires possibles ? Y a-t-il des alternatives non médicamenteuses ? Ce médicament interagit-il avec mes autres médicaments ? Qu’arrive-t-il si je ne le prends pas ? Pendant que vous attendez votre tour à l’urgence ou à la clinique, préparez votre liste de questions, soyez prête.
Réviser régulièrement
Demandez une révision complète de tous vos médicaments au moins une fois par an. Pour chacun : est-il encore nécessaire ? Les effets secondaires en valent-ils la peine ? Pourrait-on réduire la dose ou l’arrêter ?
Faire confiance aux réactions de votre corps
Vous connaissez votre corps mieux que n’importe quel médecin. Si un médicament vous rend malade, écoutez ce signal. Dans mon cas avec l’amitriptyline, mon corps m’a crié que quelque chose clochait : tremblements, insomnie, hypoglycémie, anxiété. J’ai eu raison de l’écouter et d’arrêter.
Exiger le consentement éclairé
Vous avez le droit de savoir exactement ce qu’on vous prescrit, pourquoi, les risques et bénéfices réels, et les alternatives disponibles. Si on ne vous donne pas ces informations, exigez-les. C’est votre corps, votre vie, votre décision.
Privilégier l’autonomie quand c’est possible
Activité physique plutôt que médicaments pour le diabète léger. Alimentation adaptée plutôt que pilules pour le cholestérol. Gestion du stress plutôt qu’anxiolytiques. Repos et temps plutôt que médicaments pour les blessures mineures. Ces approches maintiennent votre autonomie au lieu de créer une dépendance au système médical.
L’exploitation genrée de la bienveillance
Derrière les chiffres de l’iatrogenèse se cache une réalité plus sombre encore : un système d’exploitation genré qui fonctionne à tous les niveaux.
Les femmes aux deux extrémités du système
D’un côté : les patientes, majoritairement des femmes âgées qui vivent plus longtemps, consultent plus souvent, accumulent plus de diagnostics et se font prescrire plus de médicaments.
De l’autre : les soignantes, majoritairement des femmes — infirmières, préposées aux bénéficiaires, auxiliaires. Sous-payées, épuisées, travaillant dans des conditions impossibles avec des ratios patients-soignantes délirants.
Entre les deux : des prescriptions pour des médicaments développés et vendus par des compagnies dirigées par des hommes, qui enrichissent des actionnaires majoritairement masculins.
L’exploitation de la compassion
Ces infirmières qui administrent consciencieusement le cinquième, sixième, septième médicament à Madame Tremblay croient sincèrement aider. On exploite leur compassion. Leur désir de soulager la souffrance devient l’outil même qui perpétue l’iatrogenèse.
Quand elles voient Madame Tremblay tomber après l’ajout d’un nouveau médicament, devenir confuse, développer des tremblements — elles s’inquiètent. Mais que peuvent-elles faire ? Elles ne prescrivent pas. Elles n’ont pas le pouvoir de retirer des médicaments. Elles peuvent signaler, questionner… et se faire dire qu’elles dépassent leur champ de pratique, que le médecin sait mieux.
Alors elles continuent. Par obligation. Par impuissance. En portant la culpabilité quand “leur” patiente se détériore.
Le système médical repose entièrement sur ce travail de care — majoritairement féminin, systématiquement sous-payé et sous-valorisé. Les observations des infirmières sont considérées comme moins valables que les diagnostics rapides d’un médecin qui passe cinq minutes au chevet. Et quand ces soignantes s’épuisent, on leur prescrit des antidépresseurs plutôt que de reconnaître que les conditions de travail sont intenables.
La structure patriarcale capitaliste
Ce n’est pas un hasard. C’est le patriarcat capitaliste dans sa forme la plus pure : exploiter le travail de care gratuit ou sous-payé des femmes pour enrichir une élite masculine en marchandisant les corps féminins vieillissants.
Les femmes font le travail. Les femmes subissent les conséquences. Les hommes empochent les profits — 1 480 milliards de dollars par année.
Quand Madame Tremblay développe une cascade iatrogène, qui paie le prix réel ? Pas les compagnies pharmaceutiques. Pas le système médical. Ce sont les femmes : Madame Tremblay qui souffre, sa fille qui prend congé du travail, l’infirmière en heures supplémentaires obligatoires, la préposée qui se sent coupable.
Le système fonctionne parce qu’il peut compter sur l’exploitation de la bienveillance féminine à tous les niveaux. Sur la compassion des soignantes. Sur le dévouement des aidantes naturelles. Sur la docilité des patientes qui font confiance.
Et pendant ce temps, les profits montent vers les hommes en cravate qui ne verront jamais Madame Tremblay trembler dans son lit d’hôpital.
C’est plus qu’écœurant. C’est systémique. C’est genré. C’est l’exploitation capitaliste patriarcale appliquée à la santé.
La médecine n’est pas neutre
Ivan Illich nous avait prévenus : la médecine industrialisée, au-delà d’un certain seuil, devient contre-productive. Elle génère plus de maladies qu’elle n’en guérit. Elle transforme des gens autonomes en patients dépendants. Elle nous vole notre capacité à prendre soin de nous-mêmes.
Les chiffres lui donnent raison de façon écrasante. L’iatrogenèse tue des centaines de milliers de personnes chaque année. La polypharmacie empoisonne nos aînés. Les délais d’attente aggravent les maladies qu’on prétend vouloir soigner. La chimiothérapie tue parfois plus qu’elle ne guérit.
Et derrière tout ça : une industrie pharmaceutique qui génère des milliards de dollars en créant des malades, en abaissant les seuils diagnostiques, en vendant des médicaments qui ne fonctionnent pas mieux qu’un placebo, et en ignorant les maladies qui ne rapportent pas assez.
Ce n’est pas un appel à rejeter toute la médecine moderne. Les antibiotiques sauvent des vies. La chirurgie d’urgence est miraculeuse. Certains traitements sont essentiels et bénéfiques.
Mais c’est un appel à la vigilance critique. À reprendre notre autonomie. À s’informer. À questionner systématiquement. À résister à la médicalisation excessive de nos vies. À suivre l’argent et comprendre qui profite de notre “maladie”.
Parce que parfois, le plus grand danger pour notre santé, c’est le système censé la protéger.
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Cet article s’inspire de mon expérience personnelle avec l’amitriptyline prescrite pour une entorse lombaire, et des recherches d’Ivan Illich sur l’iatrogenèse.
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Sources principales
Understanding the Effects of Iatrogenic Management on Population Health: A Medical Innovation Perspective — PMC, July 2023
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC10354532/
A review on nature, extent, and distribution of healthcare hazards — PMC
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6060929/
A worldwide perspective in the World Health Organization pharmacovigilance database — British Journal of Clinical Pharmacology, 2021
https://bpspubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/bcp.14851
https://en.wikipedia.org/wiki/Iatrogenics
PharmaTimes, November 2008, https://pharmatimes.com/news/chemotherapy_causes_death_in_more_than_25_of_cancer_patients_986391/
UCL News, March 2025, https://www.ucl.ac.uk/news/2008/nov/concerns-over-chemotherapy-treatment-late-stage-cancer
The Lancet Oncology, September 2016, https://www.thelancet.com/journals/lanonc/article/PIIS1470-2045(16)30383-7/fulltext
British Journal of Cancer, 2011, https://www.nature.com/articles/6603498
PMC, https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC2360753/
Family Practice, Oxford Academic, August 2012, https://academic.oup.com/fampra/article/29/4/427/493576
ScienceDirect, August 2016, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S155174111630359XPMC, 2024
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11683794/
Statistics Canada, June 2022, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2022006/article/00001-eng.htm
Statistics Canada, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/82-003-x/2014006/article/14032-eng.htm








