Iliade (Chant I) — La Digression du Sceptre
Introduction
Il y a quelques mois, j’ai entrevu le retour d’une certaine sensation agréable. Une sensation qui ravit les sens sans aucun scrupule, comme un éclat de crépuscule puissant et doré lorsqu’on ouvre une fenêtre et qui, après quelques instants, quand la conscience commence à saisir peu à peu l’ampleur de sa grandeur et que la perplexité se dissipe, s’empare de l’être à travers la perception, quelque peu stupéfiante mais surtout heureuse, de pouvoir se laisser perdre au milieu d’une immensité inépuisable pour une existence aussi brève. J’ai eu le privilège de ressentir des joies similaires quand j’ai appris à lire et alors je déchiffrais avec plaisir des mots qui étaient auparavant des combinaisons un peu mystiques de ces symboles répandus dans le monde. Ou quand, une décennie plus tard, j’ai eu l’honneur d’entendre les premières pages de Cent Ans de Solitude récitées par le professeur qui m’avait fait découvrir la beauté de la littérature et de l’enseignement. Deux ans et demi se sont passés depuis ma première visite à Macondo, lorsque j’ai exploré des terres encore plus éloignées, spatialement et temporellement, mais non moins lointaines de la sphère humaine. Je me réfère à la poésie homérique, l’objet de la sensation que je viens d’évoquer (la digression de ce paragraphe, d’ailleurs, n’est pas un clin d’œil délibéré au contenu ultérieur — en réalité, il s’agit d’un hasard bienvenu).
Get Ian Hamada Dita’s stories in your inbox
Join Medium for free to get updates from this writer.
Il m’est impossible de choisir un seul élément homérique sur lequel réfléchir ou discuter et d’être pleinement satisfait de ce choix. Il y aura toujours une myriade d’autres fragments de génialité ou de beauté sous la forme d’événements, d’images ou de techniques qui constituent la grandeur inextinguible des œuvres d’Homère. Je dois donc admettre que le choix du sujet de discussion de ce texte a été relativement aléatoire. Cependant, cela n’implique pas, pour des raisons qui seront présentées ci-après, un exercice sans finalité. Quoi qu’il en soit, le fragment du cosmos homérique qui constituera la substance de ce texte sera la brève mais tout à fait intéressante digression du sceptre (σκῆπτρον), qui se trouve dans le premier chant de l’Iliade.
La Digression
Les événements qui précèdent la digression du sceptre sont chargés d’une forte tension due au conflit entre Agamemnon et Achille, un fait clé du mythe de l’Iliade puisqu’il établit son thème central: la colère d’Achille. En reprochant les iniquités du prépotent Atride qui, pour compenser la perte de son butin (γέρας) , s’empare de celui d’Achille, le Péléide lui adresse des discours hostiles et, pour certains d’entre eux, assez raisonnables. Dans l’un de ces discours, Achille dicte le serment qui, comme le fait aussi le narrateur dans le proème du chant I (1.1–7), annonce les innombrables souffrances que subiront les Achéens et les nombreuses vies courageuses qui marcheront vers l’Hadès à cause de l’absence du meilleur des Achéens dans la guerre. C’est précisément dans ce passage que se trouve la fascinante digression du sceptre (1.223–246):
“Et le Péléide, débordant de colère, interpella l’Atride avec d’âpres paroles:
«Lourd de vin, œil de chien, cœur de cerf ! jamais tu n’as osé, dans ton âme, t’armer pour le combat avec les hommes, ni tendre des embuscades avec les princes des Achéens. Cela t’épouvanterait comme la mort elle-même. Certes, il est beaucoup plus aisé, dans la vaste armée Achaienne, d’enlever la part de celui qui te contredit, roi qui manges ton peuple, parce que tu commandes à des hommes vils. S’il n’en était pas ainsi, Atréide, cette insolence serait la dernière. Mais je te le dis, et j’en jure un grand serment: par ce sceptre qui ne produit ni feuilles, ni rameaux, et qui ne reverdira plus, depuis qu’il a été tranché du tronc sur les montagnes et que l’airain* l’a dépouillé de feuilles et d’écorce; et par le sceptre que les fils des Achéens portent aux mains quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus, je te le jure par un grand serment: certes, bientôt le regret d’Achille envahira tous les fils des Achéens, et tu gémiras de ne pouvoir les défendre, quand ils tomberont en foule sous le tueur d’hommes Hector; et tu seras irrité et déchiré au fond de ton âme d’avoir outragé le plus brave des Achéens.»
Ainsi parla le Péléide, et il jeta contre terre le sceptre aux clous d’or, et il s’assit.”
(Traduction de Leconte de Lisle)**
*Le mot “airain” est un synonyme de “bronze”.
**J’ai modifié l’orthographe de certains noms de la traduction originale afin de présenter des formes modernes plus proches de la langue française.
E.g. Akhilleus → Achille
La digression en elle-même n’occupe que six vers (1.234–239), mais sa brièveté n’implique nullement un manque de symbolisme et de force. Au contraire, il s’agit d’un puissant artifice rhétorique habilement utilisé par Achille. Premièrement, celui aux pieds rapides fait, avec mélancolie, allusion au passé du sceptre, c’est-à-dire, à l’époque où cet objet n’était qu’une partie d’un arbre sur une montagne quelconque. Cela met également l’accent sur l’irréversibilité de la transformation du sceptre:
[…] qui ne produit ni feuilles, ni rameaux…
Il est envisageable que, aux yeux d’Achille, la fin de cette époque foisonnante signifie une fatalité esthétique, un malheur méritant de lamentation. Cette idée est renforcée par l’élaboration imaginative suivante de la digression:
[…] et qui ne reverdira plus, depuis qu’il a été tranché du tronc sur les montagnes et que l’airain l’a dépouillé de feuilles et d’écorce…
L’image est, sans doute, décadente. La souche, débris de ce qui était autrefois un bel arbre, est le vestige languissant d’un affront à la nature et à l’esthétique. C’est un corps condamné à une apathie irrémédiable, un cadavre qui, mutilé par un bronze métonymique, ne fleurira jamais.
Observons un dernier passage:
[…] que les fils des Achéens portent aux mains quand ils jugent et gardent les lois au nom de Zeus…
Le dernier segment de la digression fait référence à la condition actuelle du sceptre. À savoir, celle d’être un objet qui confère à son détenteur le droit de prendre la parole dans l’assemblée. Le sceptre est donc un symbole fondamental de la législation achéenne et de son ordre. C’est aussi dans ce passage que le contraste qui entoure les motivations rhétoriques d’Achille s’établit à fond. La fonction de la digression est, avant tout, de dénoncer ce qui, pour le fils de Pélée, représente une dégénérescence éthique au sein de l’assemblée achéenne en raison du despotisme d’Agamemnon. Par conséquent, le sceptre dans ce discours est, en plus d’être une analogie de l’assemblée elle-même (en tant qu’élément qui a perdu sa « dignité » après un processus déshonorant), un élément qui a été forcé de renoncer à sa splendeur naturelle pour devenir le fil répréhensible de procédures entachées par le caprice d’un souverain et par les injustices de sa volonté. Cela consiste, alors, dans une métamorphose artificielle qui discrédite la grâce que le sceptre irradiait lorsqu’il s’épanouissait et poussait des feuilles et des rameaux. C’est avec une admirable ingéniosité qu’Achille tisse, image par image, disgrâce par disgrâce, une attaque fulgurante contre la dynamique législative de la société argienne. Une attaque qui détruit la réputation d’honneur du sceptre (ce n’est pas en vain qu’il était clouté d’or — 1.246), en projetant sur lui la lumière d’une infamie méritée et souvent ignorée. Achille révèle tant aux autres membres de l’assemblée qu’à l’auditoire grec le sceptre comme une figure tragique, même si abstraite. L’anagnorisis de cette microtragédie serait précisément le déclin d’une élément paisible de la nature à un objet défiguré pour des fins corrompues. Il est aussi intrigant de voir comment la digression opère comme un petit miroir du célèbre dilemme du chant IX dont le protagoniste est encore une fois Achille. On peut synthétiser ce dilemme de la façon suivante: se consacrer à une vie bucolique et vivre de nombreuses années en échange d’un oubli post mortem absolu ou partir à la guerre et mourir tôt mais avec honneur et renommée (κλέος). La question du sceptre reflète, toutes proportions gardées, une dichotomie similaire. Dans les deux cas, le problème central réside, en théorie, dans le choix d’un avantage et d’un sacrifice. Dans le contexte du sceptre, on pourrait dire que l’avantage d’une existence silencieuse et sereine a été abandonné au nom d’une existence isolée de la tranquillité mais remplie d’honneurs supposément inhérents de l’appartenance à un environnement de noblesse et de pouvoir. Après tout, un sceptre porté par de nombreux sujets vénérés aurait naturellement plus de renommée qu’un simple arbre qui fleurit sur une certaine montagne. Cependant, si l’on considère les arguments d’Achille tout au long de la digression comme étant cohérents, la notion du bénéfice de l’honneur est complètement éliminée puisqu’il n’y a pas de manifestation de l’honneur mais de l’iniquité, de prépotence. Il n’y aurait donc non plus de sacrifice, car il n’y a aucune compensation réelle. Il ne reste que la destruction esthétique dans un scénario sans intégrité ni vertu, renforçant le côté tragique mentionné précédemment.
Finalement, la scène qui conclut l’épisode du sceptre est brève mais certainement intense. Achille, dont la frustration face à l’autoritarisme démesuré du fils d’Atrée a été renforcée par la réflexion de la digression, jette le sceptre à terre. Bien qu’Homère ne le déclare pas, sachant qu’Achille est le plus fort des Achéens (2.769) et qu’il brûlait de furie à ce moment-là, on peut imaginer que le sceptre s’est rompu après avoir heurté le sol. Dans ce cas, le contexte symbolique est encore plus profond: la rupture du sceptre correspondrait à la rupture d’Achille non seulement avec l’assemblée achéenne, mais aussi avec toute l’armée achéenne. Voilà l’un des innombrables éclairs de génialité qui émergent à chaque lecture d’Homère et qui, après plus de deux mille ans, continuent de fasciner, d’émouvoir et d’enrichir des lecteurs fortunés. Et voilà l’une des plus grandes vertus que le lien entre la littérature et la pensée peut atteindre: celle d’engendrer tout un cosmos avec un peu d’argile, quelques idées et un plein dévouement à l’exercice de la réflexion. En cela et à bien d’autres égards, Homère est un véritable maître.








