🇫🇷 Encore
De la grammaire de l’espoir, du vertige d’une langue étrangère et du noir qui n’est pas une sentence.
Voir dans le noir | 1
I. Le conditionnel
Le courrier de la préfecture arrive de façon ordinaire, dans une simple enveloppe blanche, entre la facture d’électricité et un prospectus de supermarché. Je le déplie sur la table où Louis a laissé sa tasse de café ce matin, et je lis la première phrase à trois reprises, car le verbe est à un conditionnel que je n’ai pas encore eu le temps d’apprendre par cœur. Je sais ce que veut dire chaque mot pris isolément. J’ignore ce qu’ils veulent dire ensemble. C’est exactement cet instant où celui qui, dans sa propre langue, s’exprime par phrases complexes, se trouve incapable, dans la seconde, d’affirmer avec certitude si l’administration exige quelque chose de lui ou se contente de l’informer.
Il ne s’agit pas là d’une anecdote sur la maladresse de l’immigré qu’il faudrait surmonter au plus vite. C’est le premier contact physique avec l’obscurité dont il sera question dans cet essai : une obscurité qui ne présage rien de mauvais, seulement ce qui n’est pas encore advenu à la connaissance. Je reste assis devant ce courrier une dizaine de minutes avant d’ouvrir le dictionnaire, et au cours de ces dix minutes, rien de dramatique ne se produit. Je vérifie un verbe, puis un autre, puis je reconstruis le paragraphe tout entier, comme une phrase faite de cubes que je n’aurais pas encore rangés dans le bon ordre. Lorsque je finis par comprendre que le document n’exige rien, qu’il se borne à me notifier un délai, j’éprouve un soulagement hors de proportion avec l’enjeu : durant ces dix minutes, j’ignorais de quel côté de la ligne je me trouvais, et cette ignorance, bien plus que le contenu de la lettre, fut le véritable poids de l’après-midi.
Le soir, quand Louis est rentré et qu’il a vu l’enveloppe encore posée sur la table, il m’a simplement demandé si c’était important. J’ai répondu que je ne savais pas encore, et j’ai perçu aussitôt l’étrange résonance de ces mots dans ma propre bouche : non pas « je ne sais pas », mais « je ne sais pas encore », comme si l’ignorance avait sa propre date de péremption, après laquelle elle se muerait en certitude ou en quelque chose de pire.
C’est très exactement ce qu’écrivait Virginia Woolf cent onze ans plus tôt, pour une tout autre affaire et à une tout autre échelle.
II. Woolf et les deux obscurités
Le 18 janvier 1915, au cœur de l’hiver, dans la deuxième année d’une guerre qui allait broyer plus de vies que quiconque ne pouvait alors l’imaginer, Virginia Woolf notait dans son journal une phrase qui, depuis, chemine de lecteur en lecteur : l’avenir est sombre, et c’est, je crois, la meilleure chose que l’avenir puisse être. Elle ne l’a pas couchée sur le papier en guise de consolation. Elle l’a écrite comme une observation sur la nature d’un temps qui ne s’est pas encore produit : l’obscurité n’y est pas le synonyme de la catastrophe, mais celui du non-savoir.
Rebecca Solnit s’empare de cette phrase pour bâtir le premier chapitre de L’espoir dans l’obscurité. Sa lecture est rigoureuse et, pour autant qu’on puisse en juger dans le texte, exempte de toute surinterprétation : l’obscurité impénétrable n’est pas une obscurité menaçante. Cette distinction n’a rien d’une métaphore théâtrale ou d’une scène inondée de projecteurs, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains comptes rendus de seconde main. Elle est la description littérale d’un état cognitif : nous ignorons ce qui adviendra, et cette ignorance, en elle-même, n’est pas une condamnation.
Je souscris sans réserve à cette distinction, et c’est ici que cet essai cesse de simplement suivre Solnit pour faire un pas de plus dans son sillage, vers une interrogation que son livre n’aborde pas : l’obscurité a-t-elle une grammaire ? Pas seulement une humeur, pas seulement une posture face au monde, mais une structure linguistique concrète à travers laquelle on la nomme. L’émigré qui tente d’articuler « j’ignore ce qui adviendra, mais je le fais quand même » dans deux systèmes linguistiques à la fois ressent cette différence physiquement, dans la position même de ses lèvres autour d’un verbe inconnu, avant d’avoir eu le temps de la saisir par l’esprit.
La thèse de cet essai est donc la suivante : la langue dans laquelle nous interrogeons l’espoir influe sur la manière dont nous le concevons. C’est une affirmation réfutable, et il convient de le reconnaître d’emblée afin qu’elle ne soit pas une thèse de pure façade. Pourrait la réfuter quiconque démontrerait que les bilingues éprouvent l’espoir de façon identique, quelle que soit la langue qui le formule, et que la disparité grammaticale, purement formelle, n’atteint jamais l’expérience elle-même. Je ne connais aucune étude en ce sens. Pas plus que je n’en connais qui la corrobore sans détour. J’avance donc avec prudence, verbe après verbe.
III. Trois verbes
L’espagnol esperar dérive du latin sperare, lui-même issu du nom spes, qui désigne conjointement l’espoir et l’attente. Dans l’espagnol contemporain, ce même verbe signifie à la fois attendre et espérer : quand quelqu’un dit qu’il espera les résultats d’un examen médical, nul ne peut, sans contexte supplémentaire, trancher s’il patiente passivement dans une salle d’attente ou s’il prie intérieurement pour un diagnostic favorable. Les dictionnaires bilingues consignent les deux acceptions côte à côte, sans hiérarchie, comme si la langue avait décrété qu’attendre et espérer ne forment, au fond, qu’un seul et même mouvement étiré dans le temps.
Le français disjoint ce que l’espagnol rassemble, mais il le disjoint autrement que le polonais. Attendre, c’est patienter, tout simplement, corporellement, dans une file, dans un vestibule, sur le quai de la gare Saint-Charles. Espérer, issu de la même racine latine que son pendant ibérique, relève d’un élan plus affirmé, plus proche du vœu que de la simple durée. Un Français attendant les résultats d’un examen peut dire « j’attends les résultats », et nous n’en saurons pas davantage sur son état d’esprit. Il peut ajouter « j’espère que ça va aller », et voilà une phrase qui parle d’espoir, non plus du temps consumé sur une chaise.
Le polonais maintient lui aussi ces deux verbes distincts, à l’instar du français, mais il les dispose différemment. Czekam [j’attends] ne recèle aucune prise de position quant à l’espoir ou à son absence : on peut attendre avec espérance, on peut attendre avec résignation, l’attente en soi garde le silence. Mam nadzieję [j’espère, littéralement « j’ai de l’espoir »] constitue un énoncé autonome, que l’on peut formuler sans la moindre référence au temps qui s’écoule : mam nadzieję, że się mylę [j’espère me tromper], mam nadzieję, że to się nie powtórzy [j’espère que cela ne se reproduira pas], phrases sans aucune attente au creux d’elles, pur désir tendu vers un avenir indéterminé.
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Il existe encore un quatrième mot, plus modeste que les trois autres et partant facile à négliger : le polonais jeszcze et le français encore. Tous deux peuvent désigner deux réalités distinctes à la fois, selon la phrase qui les accueille. Jeszcze raz marque la répétition, ce qui a déjà eu lieu et revient. Jeszcze nie marque la suspension, ce qui n’est pas advenu, bien que la possibilité en demeure ouverte. Le français encore opère de même : « encore une fois » répète, « pas encore » suspend. Ces deux portées sémantiques, la répétition et la suspension, paraissent contradictoires, et pourtant elles cohabitent dans un vocable unique, comme si la langue admettait que ce qui ne s’est pas encore produit et ce qui se répète sont bien plus intimes qu’on ne l’imaginerait.
L’anglais, par comparaison, dissocie ces deux états avec autant de netteté que le polonais, mais leur donne d’autres noms encore. To wait ne comporte aucune trace d’espérance, tout comme le polonais czekać : on peut attendre un bus sans l’ombre de l’attente d’un bien quelconque. To hope relève du désir pur, détaché du passage du temps avec la même rigueur que le polonais mieć nadzieję. Quatre langues, quatre manières de découper une même expérience : l’espagnol la suture en une seule pièce, le français, le polonais et l’anglais la découpent, chacun à un endroit différent. Aucune langue n’a raison contre les autres. Il n’y a là que quatre instruments façonnés pour le même office, et chaque émigré qui change de langue change aussi d’outil, sans savoir encore si le nouvel instrument lui tombera bien sous la main.
Il convient d’introduire ici une réserve qu’une première version de ce texte omettait, alors qu’elle s’imposait. Il existe un courant de recherches psycholinguistiques, développé entre autres par Boaz Keysar, Sayuri Hayakawa et Albert Costa, connu sous le nom d’effet de langue étrangère. Leurs travaux parus en 2012 et 2014 établissent que les individus confrontés à des choix moraux ou financiers dans une langue apprise à l’âge adulte optent plus fréquemment pour des décisions calculées, moins gouvernées par l’émotion, et se montrent prêts à consentir à des paris qu’ils refuseraient dans leur langue maternelle. Mais il s’agit là de dilemmes moraux et de jeux de hasard au sens strict, de mises pécuniaires engagées en laboratoire, non de l’espoir en tant que tel. Je n’ai nullement le droit d’extrapoler leurs conclusions au propos de cet essai, comme si quiconque avait déjà mesuré si l’on nourrit plus ou moins d’espoir en s’exprimant dans une seconde langue. À ma connaissance, personne ne s’y est employé. Je ne puis que poser la question à partir de ce que ces recherches révèlent réellement : si la seconde langue modifie la distance affective face à un pari financier, altère-t-elle aussi notre distance face à ce pari qu’est l’espoir ? J’ignore la réponse, et cet essai ne feindra pas de la posséder.
IV. Elle n’a pas encore péri
Entre le 16 et le 19 juillet 1797, à Reggio d’Émilie, ville située sur le territoire de ce qui était alors la République cisalpine, Józef Wybicki composa un chant pour les Légions polonaises, unité rassemblée par le général Jan Henryk Dąbrowski aux côtés des troupes napoléoniennes, quelques années à peine après l’effacement de la Pologne des cartes européennes en tant qu’État. Il faut le préciser avec rigueur : ce ne fut pas une émigration vers la France. Ce fut une émigration militaire en Italie, dans l’orbite des campagnes napoléoniennes, portée par l’espoir que l’alliance avec la France concourrait au relèvement du pays, et non avec le dessein d’aller s’établir sur les bords de la Seine.
Les premiers mots du chant, Jeszcze Polska nie zginęła [La Pologne n’a pas encore péri], s’inscrivent dans une temporalité que la grammaire polonaise emploie rarement en dehors de circonstances très singulières : quelque chose ne s’est pas encore produit, bien que tous les indices concordants fassent croire que cela aurait déjà dû être. Ce pas encore ne promet rien pour l’avenir. Il conteste ce qui devrait déjà être consommé au présent. C’est une nuance qu’il importe d’entendre distinctement : l’hymne n’affirme pas « la Pologne reviendra », ce qui relèverait de la promesse, mais « la Pologne n’a pas encore péri », ce qui constitue un refus de tenir le passé pour irrévocable.
Il est d’ailleurs remarquable que le mot polonais désignant l’espoir, nadzieja, procède du protoslave naděja, issu du verbe na-dějati sę, qui signifie approximativement : déposer quelque chose sur autre chose, tabler sur quelque chose, à la manière d’une pièce que l’on miserait dans l’attente d’une issue favorable. En polonais, l’espoir procède ainsi d’un geste concret, et non d’une simple disposition de l’âme : on dépose un gage avant de savoir si la mise portera ses fruits. Il ne s’agit pas d’une coïncidence fortuite avec l’espagnol esperar, issu d’un latin qui évoquait cette même façon de fonder son attente, mais de la preuve que des idiomes dissemblables, en toute indépendance, ont recouru à la même métaphore : l’espoir comme un dépôt que l’on confie avant de savoir s’il nous sera un jour rendu.
Quarante-trois ans après l’écriture du chant, le 22 décembre 1840, sur le coup de deux heures de l’après-midi, à Paris, Adam Mickiewicz monta dans la chaire du Collège de France pour donner la première d’une série de leçons sur les littératures slaves. Parmi l’auditoire de ce premier cours figurait notamment le prince Adam Jerzy Czartoryski, chef de file de l’aile conservatrice de la Grande Émigration, ce qui suffit à indiquer combien cette chaire devint le foyer commun d’exilés que tout divisait, hormis une conviction inébranlable : un pays absent des cartes demeure vivant dès lors qu’il demeure l’objet de la parole. Ce cycle d’enseignement se poursuivit, au rythme des cours annuels, jusqu’au 28 mai 1844, couvrant quatre années pleines. Cette émigration, établie à Paris après la débâcle de l’insurrection de novembre 1830–1831, écoutait Mickiewicz comme l’homme qui traduisait leur propre « pas encore » dans un idiome où l’Europe occidentale pouvait enfin l’entendre.
Cent sept ans plus tard, en 1947, une nouvelle vague d’exil, née de l’après-guerre, fondait à Rome la revue Kultura, installée dès l’année suivante aux portes de Paris, à Maisons-Laffitte, et dirigée depuis ce pavillon pendant près d’un demi-siècle. Trois générations, trois désastres distincts : une défaite militaire, un soulèvement brisé, l’écrasement géopolitique de Yalta. Et trois fois ce même geste grammatical : dire le pays dans un temps qui n’est ni un passé révolu ni une promesse abstraite, mais un obstiné, un irréductible pas encore.
V. Un an plus tard
Parfois, Louis dit : « je t’attends », et chaque fois je dois vérifier au fond de moi dans laquelle des deux acceptions je l’entends. Ce n’est pas une phrase sur l’espoir, du moins pas de prime abord. C’est la phrase de quelqu’un qui a pris place dans le temps et qui y demeure jusqu’à ce que l’autre paraisse. Lorsque j’essaie d’exprimer la même chose en polonais, il me faut choisir : czekam na ciebie, qui est une phrase de chaise et d’horloge, ou mam nadzieję, że przyjdziesz [j’espère que tu viendras], qui porte sur un événement échappant à mon emprise. Le français, ne fût-ce que dans cette formule murmurée le soir sur le seuil, concilie tant bien que mal ces deux mouvements, tandis que je continue de me demander de quel côté je me tiens. Lou, un jour où je tentais de le lui expliquer, s’est contenté de hausser les épaules : pour lui, il n’y a là qu’une seule phrase, pas un dilemme.
J’ai commencé à rêver en français environ un an après m’être installé en France. Je ne garde pas le souvenir du tout premier songe comme d’un événement singulier, je n’ai aucune date à consigner avec la rigueur d’une source primaire. Je me rappelle en revanche l’instant où j’ai pris conscience que le phénomène s’était déjà installé depuis un certain temps : je me suis réveillé avec le lambeau d’une phrase que je fus incapable de traduire sur-le-champ en polonais, non par oubli, mais parce qu’elle n’avait, en polonais, aucun équivalent exact. Quelque chose en elle tenait à la fois de l’attente et de l’espoir, noués comme dans cet esperar espagnol que je n’ai pourtant jamais appris.
J’ignore ce que cela implique pour tout ce que j’ai tenté d’énoncer ici au sujet de la grammaire de l’espoir. Peut-être rien, peut-être le rêve est-il un bien piètre témoin, car en rêve s’estompe la plupart des règles qui, le jour venu, tiennent la langue en bride. À moins que ce ne soit précisément pour cela qu’il constitue une preuve recevable : il révèle ce qui subsiste lorsque les lois s’effacent. Demeure un mot qui ne sait pas encore s’il relève de l’attente ou de l’espoir, et qui n’a nul besoin, pour l’heure, de trancher.
VI. La seconde lettre
Un an après ce premier courrier de la préfecture, un second est arrivé, dans la même enveloppe blanche, sous la même typographie administrative. Je l’ai déplié sur la même table, peut-être même à côté de la même tasse, et je l’ai lu d’un trait, sans buter sur le verbe au conditionnel. Non que j’aie appris les tableaux de conjugaison par cœur, bien que cela ait fini par arriver. Mais parce que le conditionnel avait cessé d’être ce mur opaque derrière lequel nul ne sait ce qui se tapit, pour devenir un instrument familier, semblable à celui dont use quiconque le manie depuis l’enfance : une façon de désigner ce qui n’est ni tout à fait certain, ni tout à fait impossible.
C’est là, me semble-t-il, la définition la plus tangible de ce que peut être l’espoir à l’aune de la grammaire : non la certitude béate que tout ira pour le mieux, mais l’apprivoisement du mode selon lequel on formule le monde. Tant que j’ignorais le conditionnel français, chaque proposition conjuguée à ce mode sonnait comme une menace, incapable que j’étais de discerner une hypothèse polie d’une sommation. Un an plus tard, cette même phrase n’était plus qu’une ressource parmi d’autres, côtoyant l’indicatif et l’impératif sans être plus redoutable qu’eux. J’avais appris moins la langue elle-même que le degré d’assurance avec lequel elle permet d’énoncer l’incertain.
Je ne prétends pas qu’il en aille ainsi pour chaque exilé, ni pour chaque idiome. Je n’avance rien au-delà de ce que je puis étayer par mon propre parcours, pris comme un cas isolé et non comme une vérité générale : la crainte d’un mode grammatical inconnu et la peur d’un avenir indéchiffrable relèvent, dans mon expérience, du même ressort. L’une et l’autre ne se dissipent pas quand l’avenir cesse d’être obscur, mais lorsque l’on apprend à se mouvoir au cœur du noir sans éprouver le besoin d’y projeter la lumière. C’est précisément ce que suggérait Woolf lorsqu’elle notait, en pleine guerre, que l’obscurité est la meilleure chose que l’avenir puisse être. Non parce que le malheur sera épargné. Mais parce qu’un avenir impénétrable préserve un espace pour une phrase au conditionnel, et ne le réduit pas à la sentence tranchante d’un indicatif.







