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Sylvain Bouyer

Sylvain Bouyer

Né en 1962.

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D’une certaine façon, la guerre (18)

Le néant (suite et fin)

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La vue des morts inspire la création des idoles. On aime en elles l’image de la rigidité cadavérique : celle qu’habiterait quand même la vie à l’arrière plan de leurs traits fixes.

On rêve d’habiter une île pour être au centre de tout. Quand on y habite, on découvre que l’on y est soumis aux lois de la circonférence. On pratique la périphérie ; on obéit à sa logique circulaire, interminable, au point que le centre s’en trouve anéanti.

L’inertie est la matière noire de l’humanité. Il est rare qu’on échappe à ce sentiment du temps qui s’écoule sans que l’on puisse réagir. Le ciel, la terre, les roches ne bougent pas, ni les étoiles. On soupçonne un début d’éternité dans cette sensation qui glisse vers le malaise. En sorte que l’éternité se confond avec la mort, tandis que la vie ressemble à un chemin qui disparaît dans la nuit. S’il y a une inertie heureuse, elle est du côté des femmes qui tricotent, des pêcheurs, des contemplatifs, des vieux qui passent le temps au comptoir. Tuer le temps, c’est se placer du bon côté de l’inertie.

Occuper le temps, faute de quoi il vous occupe (occuper, au sens militaire). Liquides, vapeurs, lumières, palabres… dans les cafés on ingurgite. On boit des flux. Tout circule, rien ne s’y passe. L’enthousiasme déchaîné n’y est pas de mise pour le client venu seul, comme est déplacé le voyageur assoiffé. Sont à leur place les gens ivres, ceux dont le métier est de boire continuellement. S’asseoir à une table. Ne rien faire. Boire et seulement boire. Attendre (boire, c’est attendre)… alors qu’il n’y a rien à attendre. Les vrais cafés sont comme le théâtre de Beckett. L’homme s’y montre dans sa plus stricte condition d’outil sans usage.

Boire… chercher la profondeur de l’être dans les remous de l’alcool. Fumer… chercher la profondeur de l’être dans le mouvement des nuages. La drogue est un dérivatif à la violence de l’existence. On l’incorpore pour s’assagir, au moins pour la tenir en échec momentanément. Si les adolescents aiment les émotions fortes, en particulier celles qui leur viennent des stupéfiants, c’est qu’ils trouvent en elles le moyen direct d’éprouver l’ivresse de la liberté. Ceux qui en réchappent ne s’en tirent pas pour autant à bon compte. Ils se jettent à corps perdu dans le travail, s’adonnent aux jeux, se chargent de mille obligations. Qui n’est pas drogué ainsi, d’une façon ou d’une autre ? Ôtez-leur le travail, ils tournent en rond ! Nous avons ainsi d’étranges façons. La fièvre nous habite. C’est dans notre nature, celle d’un animal malade.

Problème philosophique : ce qui nous détruit est également ce qui nous maintient en vie (la passion — disons que l’alcool est une passion — une passion vitale).

Il n’y aurait donc que l’ivresse et la mort. L’ivresse par : le travail, la fatigue, la drogue, la foi, l’alcool, la création, la procréation (sans oublier l’ivresse de soi, très répandue). Ionesco : « Je n’ai été vraiment heureux que saoul. » Et Rimbaud : « Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. » Tu ne bois pas ? Tant pis ! Va manger des cailloux ! (Omar Khayyam).

L’excès est la mesure de l’homme. Les moralistes ne cessent de nous mettre en garde contre cet effet de nature qui, pourtant, nous éloigne des animaux. On vit par passion. On se jette sur le pouvoir. On meurt cruellement. On s’abrutit de drogue, d’alcool. On se noie dans le travail — une vie durant de préférence. Bref : le repos est cette idée par laquelle l’homme, lassé de sa propre violence, rêve de devenir un animal comme les autres.

Que maîtrisons-nous au juste ? Nous passons notre vie à créer les conditions d’une impression de la maîtrise de nos vies. L’inertie déjoue notre sentiment de contrôler l’environnement. Elle nous offre la perception de la durée du temps dans sa réalité ultime ; alors que la vie en est la réalité, dans sa phase la plus courte.

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L’homme finit toujours par se confronter avec la question de la vie. C’est son lot. Question insoutenable, qui implique le vertige. Il se réfugie alors dans les croyances et l’addiction, dans tout ce qui peut contribuer à chasser ce genre de réflexions. N’est-il pas plus facile de se transformer volontairement en esclave d’un système arbitraire, quand cette soumission allège le poids du fardeau de la pensée ?

La passion des autres est toujours ridicule. Personne n’est dispensé de vivre sa passion. Céline : « On se saoule avec ce qu’on a. »

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Comment penser que l’ubiquité est impossible ? L’espace et le temps sont tellement dépendants de notre façon de voir le monde. Imaginons qu’il existe un type de particules capables de se trouver ici et là en même temps : c’est l’espace-temps lui-même.

La vie est une mer houleuse. Le mouvement domine. Heureux les hommes qui accompagnent la vague sans y penser. Quant à ceux qui mettent leur énergie à tenir le cap — les moralistes et leurs principes — , on préfère ignorer que leur navire prend l’eau, et admirer leur aptitude à tenir la barre, tandis que l’équipage n’en finit pas de vomir et d’écoper. Leur talent est celui d’un funambule, pas davantage. On se refuse seulement à l’admettre.

L’inertie ? Se sentir captif de l’éternité du temps (de la dimension éternelle du temps).

Finalement, nous mourons avec le peu de connaissances que nous avons acquises, après nous êtres battus comme des chiffonniers. Qui pavoise ?

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Avec le temps, on s’imperméabilise. En se concentrant sur l’essentiel, on s’aperçoit que l’on n’a rien à dire. On pense à la mort de toutes les façons imaginables, y compris par le refus, comme disent les psychanalystes. Il nous est impossible de nous figurer notre propre fin. Il faut recourir à une mise en scène, opérer un détour, faire un semblant de mise en ordre : on rédige un testament, on organise ses funérailles. On l’envisage comme une possibilité réelle, qui nécessite une intervention pratique. Parfois, elle surgit de manière aussi imprévue qu’agressive, quand on est témoin d’un accident mortel. Plus on vieillit, plus elle gagne en réalité. Rien ne devient plus vif que la sensation atroce de la perte irrémédiable.

La liberté flirte avec la mort. Les jeunes gens sont libres parce que, même en n’ayant qu’une idée vague de la mort, leur engagement les met potentiellement au contact de ce risque : à travers la boisson, les sports de vitesse, la drogue, l’engagement fanatique. Pour la même raison, la liberté est une revendication pleinement révolutionnaire. Elle tombe tout de suite dans le ridicule en période de calme.

« Mourir » est un verbe d’action. On naît virtuellement mort. On glisse doucement vers la sortie, emporté par l’étrange défilé des rêves d’avenir.

Shakespeare : l’assassinat est le seul mobile de l’homme. C’est l’unique objet de son désir, qu’on habille celui-ci du nom de « rêve », « songe » ou « sorcière ». Freud a si bien pris en main l’affaire, et Shakespeare en a si bien illustré le mécanisme, que l’on pourrait dire, en un sens, que la psychanalyse doit tout à l’écrivain anglais.

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Une nuit, le chien se mit à hurler. J’étais adolescent, plongé dans un demi-sommeil. J’avais à peine conscience de ce qui se passait. Il hurlait à la mort, pleurait comme je n’ai jamais entendu une bête hurler. C’était du chagrin, en même temps une plainte, une douleur et une terreur. Impossible de ne pas penser qu’il savait ce qui l’attendait. Il voyait bien qu’il allait mourir, et ça lui était une souffrance insupportable : de nous quitter, de quitter la vie. Le lendemain, il était mort. Je ne sais quelle maladie l’a emporté. C’était aussi glaçant que la fin de l’héroïne, dans le film de Serge Leroy, la Traque (1975). Quand la jeune femme est assassinée par des chasseurs, qui l’ont poursuivie et coincée dans un étang, elle pousse un hurlement qui ressemble à s’y méprendre au son que j’ai entendu sortir de la gueule du chien lors de ses derniers instants.

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