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Sylvain Bouyer

Sylvain Bouyer

Né en 1962.

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D’une certaine façon, la guerre (3)

La ville (suite)

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L’esprit de l’homme est obsédé par le souci de contrôler son entourage. Pour lui, la vie est essentiellement un terrain de jeu, une zone de chasse, un lieu de conquête ou l’exercice du pouvoir.

« Liberté Égalité Fraternité » : la devise figure en tête de la prison de la Santé. La République prospère sur le modèle de la prison. C’est sa façon à elle de pratiquer la délimitation du territoire.

Accroître le territoire : on ne fait que cela. Les politiciens comptent leurs partisans ; les syndicats, leurs militants ; les associations, leurs adhérents ; les collectionneurs, leurs objets ; les mâles, leurs conquêtes ; les femmes, leurs bijoux ; les propriétaires, leurs terrains ; les spéculateurs, leurs actions. Acquérir des parcelles de territoire, pour s’agréger au monde, ainsi vit l’homme : voleur de circonstance, petit spéculateur d’immobilier. L’errance, elle, est une autre façon de vivre. Elle ne se soucie pas d’édifier, de bâtir. Au contraire ; elle rend vaine ou dérisoire cette préoccupation. De là notre fascination pour les fous, les saltimbanques.

La territorialisation est un outil sédatif. Elle a pour but de faire oublier la peur qu’on éprouve à être infiniment petit dans un univers infiniment grand.

Il y a toutes sortes de façons de procéder pour agrandir son territoire : par la conquête, le mariage, le goût des collections, la délimitation des frontières, la cartographie, l’usage de la langue. Mais aussi par les expéditions lointaines, l’achat d’une résidence secondaire, etc.

Collectionner est une pratique magique. Personne n’y échappe. Elle consiste à chercher ce qui est déjà classé et répertorié. Ce faisant, que fait le collectionneur ? Il accumule le manque. Il concentre l’accumulation du manque. Il accumule son manque.

La famille est un des premiers échelons dans l’acte de définir un territoire. On le voit dès la cour de récréation, dans les écoles maternelles. Il perdure ensuite. On le voit alors régner au bureau, entre collègues, dans la conduite de la guerre, dans les marchandages commerciaux, dans la sociabilité des cafés, etc.

La délimitation du territoire est un jeu de va-et-vient entre le nomadisme et la sédentarité. Qu’il s’agisse de la création de l’Europe, du téléphone portable, de l’achat d’une maison de campagne, d’un départ en vacances ou d’acquérir un camping-car, le mécanisme est le même : faire en sorte que l’aléatoire infléchisse la ligne des positions établies.

Ségrégation, discrimination, démarcation : le mouvement de la délimitation du territoire s’effectue toujours selon ce principe. C’est là son travail. Un travail incessant, dans la mesure où les frontières sont mobiles par nature.

Le trait de frontière divise ce qui est uni, pour établir artificiellement un nouvel ensemble. Le paradoxe veut que, en le grossissant, on lui donne les caractéristiques d’un territoire en soi : un territoire sans territoire.

Sa fonction est essentielle. Il délimite des espaces. Mais lui-même est sans épaisseur. Il permet de rivaliser avec la vie, en substituant la carte au territoire, c’est-à-dire en plaçant le réel sous le coup d’une définition.

La carte qui se superpose au territoire, c’est une offensive de l’esprit pour dominer le réel, en lui substituant une réalité dont il serait le maître, l’auteur, le garant. Nous jouons la carte contre le territoire parce qu’il s’agit de faire passer la définition du réel avant le réel lui-même.

Les frontières marquent les limites du royaume. Elles sont mouvantes, tout en étant définies. L’empire, lui, n’en a pas. Ses limites disparaissent dans la pénombre de ses marges.

L’empire est la pensée d’un territoire illimité. C’est un fantasme, dans la mesure où l’être humain vit constamment avec le souci de cartographier le territoire.

La domination du territoire passe en effet par sa délimitation. La dynamique sociale garantit le mouvement des frontières. Le territoire n’est jamais fermé ni, du reste, définitivement situé. Il est l’organisation même du besoin de délimiter. Quand un pays a été conquis, il dessine en creux l’ailleurs de toutes les terres qui restent à conquérir. C’est le Complexe de César.

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César veut soumettre les Gaules. Mais son but est de prendre Rome. Son objectif déclaré masque son objectif réel. On connaît la suite : victorieux des tribus gauloises, il franchit le Rubicon et prend le pouvoir. On pourrait appeler cette manœuvre le « complexe de César », en mettant l’accent non pas sur le procédé du coup d’État, bien connu, mais sur ce qu’il suggère. Le territoire est infini. Toute parcelle de terrain conquise doit être abandonnée pour une autre qui reste à conquérir. Autrement dit : ce qui est conquis appelle ce qui ne l’a pas été. Qui veut maîtriser un bout de terrain doit abandonner celui qu’il possède, dans une fuite éperdue vers plus d’espace. Ainsi, dès qu’une personne tente de s’identifier à un lieu, elle devient prisonnière de sa clôture. Le « complexe de César » consiste à vouloir s’approprier ce qui ne peut pas l’être, en s’identifiant à tel ou tel lieu qui existe essentiellement en termes de convoitise. Le désir d’assimiler un territoire crée une attente qui aboutit à une insatisfaction permanente, de sorte que la quiétude ne se trouve que dans le mouvement, principalement dans le mouvement de conquête. Quand cette ambition est de taille modeste, elle aboutit à des pis-aller : le « petit » César s’identifie à la Patrie, à la Nation, à la communauté, au club, au gang, au parti. Il se dissipe dans une forme communautaire dont les limites, si elles sont bien établies, sont assez souples pour que sa rébellion à sa condition d’ « être-là » (c’est-à-dire : seulement là) ne dégénère pas. Par conséquent, n’appartenir à rien est la plus haute, la plus vaine, la plus stupide des exigences qu’un homme puisse revendiquer.

Quant à la colonisation, elle est un mouvement sans limites. Elle outrepasse le besoin qu’on éprouve à définir un territoire pour exister. Elle est toujours, in fine, la colonisation à outrance, posant de fait la question du partage : comment découpe-t-on un territoire ? selon quelles règles ? à quel prix ?

La colonisation était l’appropriation de la terre de l’autre. Le métissage est l’appropriation de son corps. L’idéologie du colonialisme se prolonge ainsi en se modernisant. Elle prend une forme nouvelle, critiquant la première pour mieux se développer : d’abord on annexe un territoire ; ensuite on l’incorpore.

L’universalisation est au cœur de l’homme. C’est sa maladie intime. Est moderne ce qui va dans le sens de l’universel : l’Empire romain, Jésus-Christ, le capitalisme, le Socialisme international, internet, la « mondialisation », l’islamisme.

Ainsi, l’homme est coincé entre sa volonté d’universaliser et son besoin de créer des territoires. Comment échappe-t-il à la contradiction ? En pratiquant l’universalisation comme une territorialisation. D’où la question : l’universalisme est-il un impérialisme ?

La logique obsessionnelle de l’expansion passe par la conquête du territoire. Elle a pour nom impérialisme, colonisation ou industrialisation. C’est elle qu’on célèbre à travers la geste d’Alexandre le Grand, l’Empire romain, le christianisme, Marco Polo, Christophe Colomb, l’invasion de l’Afrique et de l’Orient, l’envol vers la Lune. Aujourd’hui, cette force se retourne contre elle-même. Elle rebondit contre une frontière invisible et revient à son point de départ. Son modèle n’est plus l’héroïsme mais le parc humain (Sloterdijk). La ville devient une métropole ; on habite dans des lotissements ; d’énormes surfaces de parking envahissent la périphérie des grandes villes ; on s’enferme dans des parcs d’attractions ; on gère des cités comme s’il s’agissait de spectacles touristiques ; des salles de vidéo-surveillance sont creusées dans le sous-sol. La clôture devient une forme de vie. L’énergie circule en circuit fermé. Ne pouvant plus se déployer, elle revient sous l’effet de sa propre impulsion, créant un territoire singulier où l’humain se définit comme espèce endémique, dans le renfermement général du monde. Aussi on juge attardés ceux dont la politique obéit au style antérieur : la Russie et son rêve d’U.R.S.S., la Chine et son rêve d’Amérique, l’islam radical et son rêve de djihad.

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Se promener dans la vérité de l’être, comme d’autres se promènent dans la vérité de l’action : une façon comme une autre de ne pas s’appartenir ?

Nous passons notre temps à définir la communauté. C’est notre principale activité en tant qu’hommes. Elle est obsessionnelle : former des groupes (clubs, familles, partis, syndicats, nations, métiers, loges). Ainsi, pour faire partie du collectif, quelle illusion n’est-on pas prêt à partager ? quelle folie ou quel meurtre n’est-on pas prêt à commettre ? La sociabilité se mesure à cela. Être « sociable », c’est d’abord avoir besoin des autres.

Ce qui fait l’amitié, c’est la coupure. On ne vit pas avec un ami. On le quitte et on le retrouve. Le silence qui se glisse entre les rencontres nourrit l’amitié. Ceux qui se voient chaque jour, parce qu’ils ont besoin de se voir, ne sont pas des amis. Ce sont des amoureux, des amants, des collègues, des partenaires, des complices, des compagnons.

Les hommes vivent dans le courant. Sans lui, ils meurent. L’idée de communauté est la réalisation de ce flux nécessaire. S’il y a des choix à faire, ils sont immédiats. Le moment où ils interviennent est rare, bref, instantané. Ils s’offrent tout à coup, au moment où le fleuve se sépare. Il faut choisir le bras dans lequel on va se laisser emporter.

On n’échappe pas aux caractéristiques du milieu. Le conformisme domine. Il règne à travers toutes sortes de rituels qui exaltent les différences pourvu qu’elles soient minimes. Ainsi, plus on se ressemble, plus l’écart est érigé en modèle : acteur à la carrière époustouflante, peintre génial, ennemi public n° 1, figure de sauveur politique, tandis que la vie ordinaire des individus se dilue, elle, dans l’adhésion forcenée à la mode.

Une société de masse produit un individualisme de masse. L’ « auto-fiction » en est le langage naturel.

Pays, nation, club, camarades, amitié, famille, patrie, bande, troupe : la délimitation du territoire procède par annexion d’une parcelle identique au soi-même. C’est une sorte de réduplication à l’infini.

C’est le même esprit qui dirige la papauté et la mafia : ce besoin de placer la famille sous une large protection. Une protection disproportionnée, pourrait-on dire.

La vie féodale était régie par des castes en Europe. Les classes sociales les ont détruites et remplacées quand l’industrialisation s’est développée, à mesure que la population augmentait. Ainsi, après la Deuxième Guerre mondiale, la hausse démographique a de nouveau modifié cet équilibre. Les masses sont devenues la base. Et pour que l’énergie se libère, l’atomisation est devenue la règle. Tous les individus sont devenus égaux a maxima. Tous se ressemblent. Tous agissent personnellement : ils versent eux-mêmes l’essence dans leurs voitures, retirent eux-mêmes leur argent aux distributeurs, impriment leurs billets de trains, leurs timbres, leurs tickets de cinéma.

La population mondiale a triplé en un siècle. Les conséquences de cette explosion préparent la réalité du monde de demain. Qui inquiète-t-elle [1] ? Et pourtant… À quelle coupe claire faut-il s’attendre ?

Le temps est devenu l’ennemi intime de l’homme en Occident. Avec l’Histoire, on a inventé une science capable de le rendre malléable, servile à volonté. De la même façon, nous vivons complaisamment dans le culte d’une atmosphère d’urgence. Les politiciens répètent à l’envi qu’il faut se préparer au changement, comme si nous ne vivions pas justement dans l’obsession d’un perpétuel bouleversement. C’est là leur façon de juger le présent, et de croire qu’ils peuvent maîtriser un Temps qui, bien sûr, leur échappe complètement.

[1]. Il en est désormais question régulièrement depuis 2022.

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